Entretien avec James Fleming par Jade Lingaard
Publié sur médiapart le 25 décembre 2011

Cet entretien s'est déroulé à Paris le 17 septembre dernier, en marge du colloque Climats, savoirs et politique XVIIIe-XXe siècles
qui s'est tenu à l'École normale supérieure.





Encore peu connue en France, la géo-ingénierie est un champ émergent d'expertise et de savoir-faire industriel qui prétend intervenir en profondeur sur la nature. Depuis le milieu des années 2000, des chercheurs, des entreprises et des organismes divers s'emploient à y trouver des recettes pour lutter contre le changement climatique. Encore très expérimentales, ces initiatives suscitent la crainte des écologistes, qui craignent que le monde n'y trouve encore un moyen supplémentaire d'éviter de réduire ses émissions de CO2. Elles évoquent souvent la science-fiction technophile du XIXe siècle.
Mais ces techniques s'enracinent aussi dans l'histoire plus récente de la guerre froide et de la recherche militaire sur de nouvelles formes d'armement, comme le révèle le chercheur américain James Fleming, qui a écrit la première histoire de la géo-ingénierie : Réparer le ciel, l'histoire en dents de scie du contrôle du temps et du climat (encore non traduit en français). Mediapart l'a interrogé lors de son récent passage à Paris. 










Pourquoi écrire l'histoire de la géo-ingénierie et du climat ?

James Fleming : Mon projet, pour être précis, c'est d'écrire l'histoire de la maîtrise du temps et du climat, des modifications du climat et de la géo-ingénierie. Je suis historien des sciences, et je travaille depuis un certain temps sur les techniques et les politiques qui ont voulu contrôler le temps, faire tomber la pluie par exemple.
La première proposition d'utilisation de la géo-ingénierie pour modifier le climat dont j'aie retrouvé la trace remonte aux années 1830. C'était un projet d'incendies massifs de forêts pour créer des «couches» de chaleur et faire tomber la pluie… C'était pour humidifier la côte est des États-Unis et assainir son air, en le «nettoyant» tous les dimanches soir. Ce genre de proposition, à grande échelle, est donc ancienne. Mais aujourd'hui, ce type de recherche recommence.  

Depuis 2005, les propositions se multiplient et beaucoup d'idées aventureuses fleurissent sur le sujet. C'est la question du changement climatique qui a relancé ce secteur, autour de l'idée d'intervenir volontairement sur le système climatique dans le but de réduire le réchauffement. J'ai assisté à toute une série de conférences qui parlaient de cela vers 2005 à Washington, et j'ai commencé à m'inquiéter, car je trouvais que les objectifs et les moyens de cette culture technologique étaient mal définis, et empreints d'hybris, de démesure, avec cette idée folle que l'être humain pourrait contrôler un système aussi complexe que celui du climat.

Je venais de publier un article sur les explosions de bombes A et H dans l'atmosphère dans les années 50 et 60. À cette époque, les Américains et les Russes cherchaient à modifier l'environnement électromagnétique du globe. C'était dans un but militaire : l'idée était qu'il valait mieux subir une explosion «spatiale» au-dessus d'une ville qu'au sol. Il y a eu ainsi un «moment» de la géo-ingénierie, entre 1958 et 1962. Cela n'avait rien à voir avec le changement climatique.
Mais quand j'ai vu que des gens voulaient relancer ces techniques de géo-ingénierie en prétendant faire cela pour la première fois, il m'a paru important d'en rappeler l'histoire. Elle montre qu'il est possible de changer le climat mais que l'on ne peut pas contrôler les effets de ce que l'on provoque. On peut intervenir sur la nature, mais on ne peut pas prévoir toutes les conséquences de cette intervention. 

L'homme a-t-il déjà été capable de modifier volontairement le climat ? 

Pas vraiment. C'est dur à vérifier. Certaines expériences à petite échelle ont marché. Par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Grande-Bretagne, on a fait brûler des nappes de pétrole à proximité des pistes aériennes pour permettre aux avions de la RAF d'atterrir malgré le brouillard. Quand le fog arrivait, ils incendiaient des milliers et des milliers de litres d'essence. Dès que l'incendie s'éteignait, le brouillard revenait. Ils ont aussi essayé de faire cela autour de certains aéroports français et à Los Angeles. Cela a coûté des milliers et des milliers de dollars. Mais ce sont des succès très limités.

Il a aussi existé un usage militaire du contrôle du temps, comme pendant la guerre du Vietnam. Les militaires s'intéressent beaucoup au contrôle du climat et à la notion de «sécurité climatique». Dans les années 50, l'armée américaine a voulu utiliser les nuages comme des armes. L'idée était qu'en cas d'urgence face aux Soviets, les États-Unis envisageaient de faire sauter une grosse bombe nucléaire dans l'océan Indien. Dans ce scénario, les vents devaient emmener toutes ces particules jusqu'à Moscou, où elles causeraient une grande explosion d'ondes électromagnétiques.
Washington cartographiait des points «vecteurs» d'attaques dans le Pacifique et l'Atlantique. Il y eut aussi le projet d'utiliser des bombes atomiques contre les ouragans − des études ont été faites en ce sens dans les années 60. Au point que Castro craignait que l'Amérique n'essaie de détruire Cuba avec des ouragans fabriqués humainement.

Qui sont les principaux acteurs de la géo-ingénierie : l'armée, des entreprises, des savants fous ?
 
Des gens un peu excités voulaient faire naviguer des bateaux pouvant percer les nuages. Quelqu'un d'autre voulait fabriquer des minipuces électroniques, de la poussière intelligente en quelque sorte, qui pourraient assembler de la puissance magnétique. Il y a des inventeurs fous. Mais il y a aussi des commerciaux, comme Bill Gates, qui possède des brevets de géo-ingénierie. Il faut être assez riche pour pouvoir faire ça presque unilatéralement. Il y a aussi des laboratoires nationaux.
En Russie, un homme a fabriqué un écran de fumée militaire au-dessus d'un champ, et observé que la lumière du soleil s'amenuisait en se posant dessus. Mais de cette expérience très locale, il tire la conclusion que cela permet de réduire l'ensoleillement, et donc de lutter contre le changement climatique. En Angleterre, un homme fait des expériences avec un ballon d'hélium et des récipients d'eau pour agir sur les nuages. Désormais, les géo-ingénieurs ne se contentent plus de réaliser des modélisations sur ordinateur mais commencent à faire des expériences à petite échelle.






Entretien avec James Fleming par Jade Lingaard
Publié sur médiapart le 25 décembre 2011

Cet entretien s'est déroulé à Paris le 17 septembre dernier, en marge du colloque Climats, savoirs et politique XVIIIe-XXe siècles
qui s'est tenu à l'École normale supérieure.






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Article de Clive Hamilton sur guardian.co.uk, le 05 décembre 2011.
Traduit fr pour SHD par Les Lucindas.




Photograph: Gallo Images/Getty Images






Méfiant envers les Nations Unies, résistant à la réglementation et menant des enquêtes, comment ce groupe est devenu la référence scientifique en la matière ?

Les recommandations contradictoires et ambivalentes du Rapport sur l'Initiative à la Gouvernance de la Gestion des Rayonnements Solaires (SRMGI) publié la semaine dernière reflètent bien les lignes de fracture présentes dans le débat global portant sur la géoingénierie.
Ce débat a été lourdement dominé par un tout petit groupe de scientifiques nord américains activement engagés dans la recherche en géoingénierie. Ils sont présents dans presque toutes les délibérations d'experts, dont la SRMGI. Ils ont été les conseillers principaux aux enquêtes parlementaires et du congrès et leur point de vue dominera très probablement les délibérations du Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique des Nations Unies (IPCC nldt ou GIEC) lorsque ce dernier sera aux prises avec le dilemme éthique et scientifique que représente l'ingénierie du climat.

Les scientifiques dans ce groupe – surnommé la « géo-clique » par l'auteur Eli Kintisch – répartissent les fonds pour la géoingénierie via un réseau privé réunissant de jeunes chercheurs du monde entier et possèdent leurs propres brevets et investissements dans les technologies en géoingénierie. Ces investissements étant recueillis à qui mieux mieux ouvre la bouche ou dans des conflits d'intérêt.

Ce qui importe plus, c'est qu'ils portent un point de vue typiquement américain et donc distinct des autres sur la géoingénierie. Ils ont le genre de foi dans l'habilité de l'humanité à gérer les menaces et maitriser l'environnement qui définit la culture de la science sauveuse de tous les maux qui domine les Etats-Unis depuis les guerres mondiales. Alors que nous nous inquiétons sur les dégâts environnementaux, ils ne peuvent voir quelles sont les raisons intrinsèques qui nous empêcheraient de prendre le contrôle de la planète.

La géo-clique fait du lobbying pour que des fonds publics soient mobilisés en grandes quantités dans les recherches de géoingénierie, en justifiant cela par le fait que le « monde » (comprenez l'Amérique Tea Party) ne pourra jamais assurer les politiques de baisse de carbone si nécessaires.

Ils se méfient des Nations Unies et bloquent les mouvements vers des recherches de réglementation sur les expérimentations en géoingénierie, insistant sur le fait que les « normes professionnelles » sont adéquates, et que cela explique le fait que le SRMGI ne peut pas faire un appel collectif à un moratorium contre le déploiement de cette technologie. Après la « téméraire » décision de la Convention des Nations Unies sur la Diversité Biologique de s'opposer à la fertilisation des océans, il a été dit qu'on ne devrait pas « encourager les organismes internationaux à discuter ouvertement sur un moratorium. »

Conscient que peu de gens du public ont une opinion aboutie sur la géoingénierie, voire que le public n'en a jamais entendu parler, la géo-clique est en train d'oeuvrer à donner une image positive de la géoingénierie. Ils ont alors tenté de transformer l'acronyme SRM (Solar Radiation Management) pour lui donner les sens de « sunlight reflection methods » : méthodes de réflexion solaire, afin d'éviter la négativité sémantique de « radiation ».

Dans cet effort ils ont été rejoints par le Bipartisan Policy Center, une organisation à but non lucratif fondée par des politiques américains (ndlt : et qui a activement oeuvré à l'élection de l'actuel président) et dont le rapport du mois dernier a rebaptisé la géoingénierie « climate remediation » pour que les injections aérosoles de sulfates sonnent plus saines pour la santé. La goé-clique a également dominé cette enquête.

A présent que la boucle est en voie d'être bouclée, la pression est sur les Etats-Unis pour prendre contrôle de l'agenda de la géoingénierie. Alors que le sujet était tabou il y a juste 5 ans, la normalisation de la géoingénierie comme réponse légitime au réchauffement climatique est maintenant en train de rapidement fonctionner. Le prochain rapport de l'IPCC (ndlt ou GIEC) prendra un tour radical dans cette direction.

Donc tout roule. Excepté dans les marges,  où l'opposition commence à se faire entendre. Même parmi les scientifiques, j'ai remarqué une différence nette dans l'attitude envers la géoingénierie en Europe et en Amérique. Le rêve prométhéen de la géo-clique – probablement exprimé le plus brillamment par son mentor occasionnel, le spécialiste es armement du Pentagone Lowell Wood, quand il a déclaré : « Nous avons ingénieurisé tout l'environnement dans lequel nous vivons, alors pourquoi pas la planète ? » – est plus difficile à défendre en Europe.

En Europe, et spécialement en Allemagne, la géoingenierie est traitée avec bien plus de circonspection et de nervosité. En bref, on accorde plus de respect à la complexité et au caractère hasardeux propres à la terre, et il y a un fond historique de défiance envers les bonnes intentions des humains intoxiqués au pouvoir technologique.

Espérons que leur nervosité ne les maintiendra pas hors du débat. Pendant que le monde s'embourbe dans les politiques climatiques vaseuses, une chose est certaine : la géoingénierie se maintient là et la pression pour déployer des projets de régulations climatiques planétaires est en train de se radicaliser. Quiconque ayant un peu de lucidité se rend bien compte que les enjeux politiques sont énormes.





Clive Hamilton est professeur des Ethiques publiques à L'Université Charles Sturt à Canberra (Australie) et l'auteur de Requiem for a Species. Il est un membre du SRMGI.




guardian.co.uk, le 05 décembre 2011
Traduit fr pour SHD par Les Lucindas.







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STOP SPICE NOW !!

Posted on mardi, octobre 04, 2011, under , ,





Pas de géo-ingénierie dans la stratosphère !  

Par http://www.bastamag.net/ (4 octobre 2011)


Alors que le Royaume-Uni s’apprête courant octobre à injecter des particules dans l’atmosphère pour réfléchir les rayons du soleil, une cinquantaine d’organisations demandent au gouvernement britannique et aux autorités compétentes d’intervenir pour empêcher cette expérience.


Plus de 50 organisations du monde entier, engagées pour la justice environnementale, appellent à signer une lettre ouverte demandant au gouvernement britannique et aux conseils de recherche britanniques (UK Research Councils) d’abandonner l’expérience controversée SPICE, qui a pour objectif de tester le matériel visant à injecter des particules aérosols dans la stratosphère comme un moyen de refroidir la planète artificiellement. Le projet SPICE (sigle en anglais pour Injection de Particules Stratosphériques pour l’Ingénierie du Climat) implique quatre universités, trois conseils de recherche, plusieurs ministères ainsi que l’entreprise privée Marshall Aerospace (Basta ! vous en a déjà parlé).
Les organisations ayant signé la lettre envoyée au ministre de l’Environnement Chris Huhne et aux conseils de recherche britanniques espèrent qu’elle réunira suffisamment de soutien pour obtenir des autorités de reconsidérer l’autorisation donnée à cette expérience controversée. L’expérience, qui consiste à pulvériser de l’eau depuis un ballon géant et acheminée par un tuyau d’un kilomètre de long, doit avoir lieu sur une piste d’atterrissage militaire désaffectée à Norfolk (Sculthorpe), au Royaume-Uni entre le 6 et le 23 Octobre. Les organisations qui s’opposent à ce projet affirment qu’une telle expérience enverrait un mauvais signal à la communauté internationale, qui a adopté en octobre dernier un moratoire sur les activités de géo-ingénierie [1] lors de la Convention sur la diversité biologique (CDB) à Nagoya, au Japon.
« D’un côté, notre gouvernement est impliqué dans les négociations sur la géo-ingénierie et la biodiversité par le financement, la présidence et une participation active aux discussions de la CDB. De l’autre, il prépare le matériel pour le déploiement d’une technologie de géo-ingénierie potentiellement très dangereuse. Ces tests ne devrait certainement pas être autorisés avant qu’il n’y ait une décision internationale à ce sujet », explique Hélène Paul de Econexus, une des ONG impliquées dans les négociations de la CDB et dans la lettre ouverte.
Selon Diana Bronson de l’ETC Group, organisation internationale engagée dans le suivi du développement des nouvelles technologies : « C’est un cheval de Troie. Notre objection n’est pas dans le fait qu’ils veulent pulvériser de l’eau, mais qu’ils préparent la technologie qui peut disperser des sulfates dans la stratosphère pour tenter de bloquer la lumière du soleil arrivant sur Terre. La « gestion du rayonnement solaire » (Solar Radiation Management en anglais), selon le terme désignant ce genre de techniques, pourrait avoir des conséquences dévastatrices : la modification des régimes de précipitations, menaçant l’approvisionnement alimentaire et la santé publique ; la destruction de la couche d’ozone et la diminution de l’efficacité de l’énergie solaire, ainsi que de nombreux autres impacts connus et inconnus ».
Les initiateurs de cet appel invitent toutes les organisations et personnes opposées à la réalisation de projets de géo-ingénierie en l’absence d’accord international à soutenir la lettre demandant le rejet du projet SPICE : www.handsoffmotherearth.org


La liste des premiers signataires est à consulter .

Notes



Par http://www.bastamag.net/ (4 octobre 2011)




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