Traduction du rapport de Corporatewatch.org sur les techno-fixes
par Les Lucindas.
PDF original en anglais : télécharger / consulter en ligne.
Voir précédemment :
CHAPITRE 1 : LA TECHNO-FIXATION
CHAPITRE 2 : Régler le problème du changement climatique par la techno-fixation : les problèmes et les alternatives.
CHAPITRE 3:
Le point de vue des firmes dominantes sur le changement climatique.
« Pour atteindre un objectif vert il faut vivre vert. » Newsweek, mars 2007.
La question de l’approche technologique au problème climatique ne peut être séparée de l’approche politique asservie aux lois des marchés et des entreprises. La réponse des gouvernements au changement climatique a été d’établir des buts (inadéquats) de réduction des émissions qui puissent attirer l’industrie. Parce que la mise en application de solutions a été laissée entre les mains des marchés, en charge d’analyser la réponse des firmes au changement climatique qui est d’évaluer l’efficacité technologique de ces solutions.
Du déni à l’appropriation, les entreprises et le changement climatique.
Qui de nos jours dit qu’il ne sent pas concerné par le changement climatique ? Cette situation étrange a émergé quand la question environnementale a été médiatisée par les entreprises. 50 ans plus tôt, cela aurait été choquant, en particulier pour tous ces cadres qui à présent essaient de convaincre le monde qu’ils se soucient de la planète.
La stratégie du monde des affaires sur le changement climatique a eu un retournement majeur à la fin des années 90. Un groupe influent d’entreprises a compris que le déni du changement climatique ne marcherait pas et qu’il fallait des stratégies plus subtiles et complexes pour tirer profit de cette menace climatique.
La campagne de propagande du déni climatique a été à la base conçue par l’industrie du tabac à propos du lien entre cancer et consommation de tabac. L’industrie du tabac a mis en place des « groupes de façade » pour examiner une série de questions, incluant la question du cancer et du changement climatique qu’ils ont qualifié de « scientifiquement bidon »
La menace grandissante que constituait l’action autour du changement climatique a abouti à la création par les industries pétrolières et automobiles de la
Global Climate Coalition ( GCC) pour semer le doute sur la pertinence de la climatologie et contrecarrer les efforts politiques pour réduire les gaz à effet de serre.
Mais comme la campagne dénégatrice de l’industrie du tabac capotait, à cause des procès intentés contre les géants du tabac,
les petits flots de preuves concernant le changement climatique ont miné la position climato sceptique, les grandes compagnies ont commencé à changer de tactique.
Il a fallu une stratégie plus efficace que le déni pour maîtriser la question, et faire en sorte que les politiciens tentent de la régler avec des moyens qui arrangent la logique du marché. En 1997 les grandes compagnies ont commencé à se désolidariser du GCC, en faisant de grandes déclarations publiques, façon retour de veste sur revers verts
. Les compagnies pétrolières se sont rebaptisées « industries d’énergie » et mettent en avant leurs investissements dans les énergies solaires ou à vent. Ca a été annoncé par de nombreuses ONG comme étant un grand pas en avant.
Le déni climatique est donc au fond des oubliettes avec pour dernier grand défendeur les Etats Unis. Toutefois, ce fut une stratégie efficace, si l’on reconnaît le fait que le but du déni n’était pas de gagner un débat, mais de faire croire qu’un débat existait, et par là même de remettre à plus tard l’inévitable, que les gouvernements prennent sérieusement en compte l’existence du changement climatique. En se montrant encore plus positifs que le « démon du déni climatique » les industriels rebaptisés ont réussi leur coup, qui est d’imposer le capitalisme comme solution au problème. La double stratégie du déni et des fausses solutions a donc très bien marché. La troisième stratégie pour gagner du temps est la diversion, en particulier avec des nouvelles technologies. Les compagnies investissent dans une technologie pour faire un exercice de style en relations publiques, sans vraiment se pencher sérieusement sur le problème. Autant dire qu’elles achètent du temps pour permettre aux secteurs industriels les plus destructeurs comme le pétrole, l’automobile, le charbon, l’aviation, de continuer à faire des bénéfices alors que les gens attendent la venue des nouvelles technologies alternatives. En effet, les compagnies nous disent : « Ne vous inquiétez pas pour le changement climatique, on va le gérer. On a rien de prêt pour le moment mais on va y arriver. » C’est le message sous entendus de tous les rapports commandés par les compagnies, de BAT à General Electric. Les technologies ne sont que des pirouettes qu’agitent les compagnies et les gouvernements. La question de l’indépendance des sources d’informations est cruciale.
Parallèlement à la mise en scène du débat public, l’influence des compagnies sur les gouvernements leur a donné un immense pouvoir sur les mesures qui sont mises en place pour le changement climatique. Avec le support des élites industrielles, Al gore dirige l’équipe américaine des négociations pour le Protocole de Kyoto a réalisé une prise d’intérêts massive en faveur des compagnies en introduisant la marchandisation des émissions, qui donne aux pollueurs une licence pour continuer de polluer (voir ci-dessous
.)
Que veulent les grandes sociétés ?
Du profit.
Les grandes sociétés ont légalement l’obligation de mettre le profit au-dessus de tout autre considération
. Quelle que positive que semble une action de leur part, elle l’est toujours dans le sens de leurs intérêts. Unilever, le géant de l’alimentaire et du « bien-être » qui doit faire face à une hausse des prix, en particulier sur l’huile de palme à cause de la demande en agrocarburants, a commandé et fait publier un rapport alertant sur les dangers environnementaux de ces derniers
. Leur propre intérêt prime donc, et cela se voit d’autant plus dans leurs investissent. BP investit dans l’énergie solaire mais s’attèle toujours à la construction de nouveaux oléoducs. Pire, BP investit également dans le bitume et l’huile schiste, qui ont des conséquences bien plus néfastes que le pétrole.
Les directeurs des compagnies ont le droit d’agir en fonction de leurs futurs profits, ce qui pourrait inclure une stratégie d’évitement de crise pour la société au sein de laquelle ils travaillent. Mais cela nécessiterait une collaboration entre beaucoup de compagnies ; sans cette collaboration, la gestion de la réduction des émissions toucherait les profits à courts termes et feraient une chute à la bourse. Une telle collaboration, si ce n’est pour des intérêts immédiats (comme lutter contre une législation restrictive) n’a jamais existé. Pire, tenter d’arranger la question du changement climatique sonnerait le glas pour des industries qui ne sont pas prêtes de collaborer.
Même si des collaborations étaient mises en place, elles le seraient pour les intérêts à long terme des grandes entreprises, qui ne sont pas ceux de la société.
Des mécanismes basés sur les marchés.
Les grandes entreprises veulent éviter les réglementations qui auraient un impact sur leurs profits. Les mécanismes basés sur le marché, pour lesquels les compagnies reçoivent des subventions financières ou des baisses d’impôts les encourageant à réduire leurs émissions, sont plus acceptables si leur alternative est la réglementation. Ils suivent la logique des grandes entreprises qui ne feront un geste en faveur de la société que si elles reçoivent une récompense qui leur convient.
La prévisibilité
Après le profit, les grandes firmes veulent un environnement prévisible pour leurs commerces. En terme de politique du climat, quelles seront les taxes relatives à la pollution, quelles seront les subventions sur les économies d’énergie, et quels investissements publics sur les nouvelles technologies leur seraient profitables, tout comme les politiques gouvernementales qui pourraient encourager ou enrayer les développements de telles ou telles infrastructures comme les centrales à charbon, les aéroports ou les parcs éoliens. Les entreprises peuvent s’adapter à un environnement plus restrictif (bien qu’elles fassent pression pour l’éviter) seulement s’il se révèle fiable sur le long terme.
Les avantages compétitifs
En investissant les premières dans de nouvelles technologies et en mettant en avant des mécanismes basés sur le marché, les compagnies espèrent pouvoir obtenir un avantage sur leurs concurrents et être ainsi plus compétitives. Il s’agit de récolter un bon impact dans les relations publiques et être perçues comme étant à l’avant-garde.
Cibler le train de vie.
Les compagnies et les gouvernements s’accommodent bien d’une vision du changement climatique qui relève plus du changement de comportement des consommateurs que du changement des structures économiques. Cela fait glisser la responsabilité hors de la sphère des producteurs et des législateurs tout en taisant le rôle du gouvernement qui est de représenter les droits de l’intérêt public et la propension des entreprises à encourager la consommation compulsive. La consommation devient la solution et non le problème.
Echelle globale, production de masse et solutions en cours.
Certains produits et marchés s’accommodent mieux que d’autres avec la domination de grandes compagnies à cause de l’économie d’échelle, des marges de profits, du rapport travail-capital, les opportunités de standardisation ( ou le manque de ces opportunités) et bien d’autres nombreux facteurs. Ainsi, par exemple, le commerce du pétrole est dominé par des immenses compagnies transnationales alors que celui de la coiffure relève de très petites structures.
Dans le marché grandissant des technologies de réduction des émissions, on peut voir comment les technologies centralisatrices et à grande échelle (énergie nucléaire, barrage, usine marémotrice, centrale à charbon avec captage et stockage de carbone) ou les technologies liées à la production de masse créant des marchés continus en vendant un produit consommable instantanément (agro carburant, hydrogène), sont sur le devant de la scène des médias et des investissements, alors que les technologies à plus petite échelle, qui nécessitent des installations plus individuelles, et sont plus à même à améliorer un produit définitif qui n’ait besoin que d’un investissement unique ( l’hydroélectricité des courants d’eau, la production de biogaz à l’échelle d’une ferme, l’énergie solaire thermique) sont relativement négligées, malgré le fait qu’elles sont bien plus efficaces pour réduire les émissions par rapport à l’énergie produite.. Les technologies d’énergies renouvelables classiques comme les éoliennes et les panneaux solaires se trouvent à mi chemin entre ces deux axiomes. Les grandes compagnies se concentrent sur le profit qu’il y a à tirer et évitent les marchés ou des firmes plus petites pourraient être avantagées.
Le marché du carbone : comment ça fonctionne et quels sont ses effets sur les nouvelles technologies. |
Pourquoi le marché du carbone est-il important pour ce rapport.
Le marché du carbone n’est pas une technologie, c’est un mécanisme promu par les gouvernements et les entreprises pour encourager les réductions des émissions. A présent, c’est le mécanisme dominant dans les tentatives de réductions. Il a donc en tant que tel une importante influence sur les technologies choisies et les domaines d’innovations.
Le marché du carbone montre très bien comment l’implication des grandes compagnies dans les négociations des traités sur le changement climatique a créé un consensus qui les arrange mais qui est inefficace et ne fait qu’arranger l’idéologie de l’économie de marché.
Qu’est-ce que le marché du carbone ?
C’est une tentative de s’attaquer aux émissions à effets de serre en transformant la le cycle de carbone de la planète en une somme de valeurs échangeables dans un marché. Une limite (ou soupape) est placée sur le nombre de gaz à effets de serre pouvant être émis, et se retrouve divisée par le nombre d’entreprises polluantes. Le marché du carbone est le mécanisme clé introduit au Protocole de Kyoto, par lequel les pays industrialisés (dont la liste figure dans l’annexe 1 du traité) cherchent à caller leurs plans de réduction. En Europe le marché des émissions se fait via le Système Communautaire d’échange de quotas d’émissions (SCEQE).
Ce type de système hybride autorise les pollueurs qui ont émis plus que leur quotas à :
1. Acheter des droits de polluer à des pollueurs qui ont émis moins que leur quota (plafonnement et échanges).
2. Acheter des crédits à des pays plus pauvres ne figurant pas dans la liste de l’annexe 1. Ces crédits sont créés en fonction des projets « carbon saving » (comme l’amélioration de l’efficacité des usines, des plantations d’arbres, ou des projets d’énergie renouvelable), que l’on appelle référencer et créditer (« Baseline and credit »).
Le Protocole de Kyoto présente deux de ces systèmes de « référence-et-crédit » : le Mécanisme de Développement Propre (MDP) pour les pays n’appartenant pas à l’annexe 1, (les Suds) et l’application conjointe (AC) pour ceux qui sont en marge de l’annexe 1, les pays d’Europe de l’est.
Le coût des permis d’émissions, le prix du carbone, est négocié par le marché. Au moment de l’écriture de ce rapport, le prix en Europe tourne autour de 22-24€ par tonne de dioxyde de carbone. En théorie, cela devrait avoir pour résultat de rendre le coût de cette réduction d’émissions le moins lourd possible.
La façon dont les quotas ont été divisés repose en gros sur le nombre de pays émetteurs. Les pays ont négocié des quotas nationaux faisant partie du processus de Kyoto et ont passé une partie de leur quota aux industries lourdes et aux secteurs d’énergies exemptés de charges. Au Royaume Uni 46% du quota national est réparti sur environ 1000 installations représentant un avoir de 4milliards d’euros.
Les principaux acteurs.
Les pays de l’annexe 1 de Kyoto : Australie, Autriche, Biélorussie, Belgique, Bulgarie, Canada, Croatie, République tchèque, Danemark, Estonie, Finlande, France, Allemagne, Grèce, Hongrie, Islande, Irelande, Italie, Japon, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Monaco, Pays Bas, Nouvelle Zélande, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Fédération Russe, Slovaquie, Slovénie, Espagne, Suède, Suisse, Turquie, Ukraine, Royaume Uni.
Les pays vendant des crédits MDP : Chine, Brésil, Corée, Inde (totalisant 86% des crédits)
La bourse des émissions : European Climate Exchange (ECX), Chicago Climate Exchange (CCX), Ecosecurities, Point Carbon, Climex, SendeCO2
Les superviseurs des crédits MDP AP : Det Norske Veritas, TÜV Süddeutschland, SGS Société Générale de Surveillance, Japan Quality Assurance
Des groupes de pression (lobby) : Environmental Markets Association, International Emissions Trading Association, International Petroleum Indus- try Environmental Conservation Association, Transatlantic Business Dialogue,
Les compagnies recevant les plus de crédits subventionnés par le gouvernement au Royaume Uni : Corus, E.ON, RWE, EDF, Keadby Generation (owners of Fiddlers Ferry and other power stations), Drax, Scottish Power, Shell, BP, Exxon Mobil, Centrica, British Energy, Blue Circle (owners of Lafarge Cement), Total, Scottish and Southern Energy
Les ONG : World Resources Institute, Environmental Defence, WWF
Une extrême complexité qui fait que ça ne peut pas marcher.
Larry Lohman, critique du marché du carbone, fait remarquer que le marché du Protocole de Kyoto a mis en place le processus international le plus centralisé, compliqué, opaque, et incompréhensible qui n’a jamais été mis en place, et que le Système Communautaire d’Echange de Quota des émissions est peut-être est la partie la plus complexe et la plus impénétrable de la législation environnementale européenne25. Les partisans de ce système montrent qu’aux Etats Unis ça a permit de réduire les émissions de dioxyde de sulfure, mais il s’agit d’une étude sur un seul pays, et d’un succès très limité et soumis à des conditions différentes26. Pour que cela marche il aurait fallu une surveillance des émissions adéquate, avec une réelle pénalisation et des sources d’émissions qui soient limitées. Ces conditions n’existent pas avec le marché du carbone. Le niveau d’émissions des pays n’est pas mesurable précisément, du moins assez pour que ce système soit efficace. Une étude avait calculé la marge d’approximation entre 4 et 21%,
27 d’autres entre 10 et 30%.
28 L’agence britannique pour l’environnement affirme que 40% des sites n’ont pas un suivi satisfaisant des émissions.
29 De plus il a beaucoup plus de sources d’émissions pour le dioxyde de carbone que pour le dioxyde de sulfure. John Henry, un homme d’affaire avec une expérience réussie en tant que courtier de permis d’émissions, a dit que vu le manque d’habilité à surveiller cet important nombre de sources émettrices et l’absence d’un mécanisme de réglementation stricte au niveau national, le marché international du carbone allait « donner au mécanisme du marché des émissions une mauvaise réputation. »
30 C’est justement le problème avec le « cap and trade ». Le « baseline and credit » est encore plus compliqué, il est impossible de mesurer précisément les émissions pour les projets. C’est dans l’intérêt de tous les partis de surestimer l’économie d’émissions. Si de tels projets viennent compenser une hausse continue d’émissions venant des pays industrialisés, il leur faut économiser bien plus d’émissions que ce qui était prévu sinon le crédit initial ne sera plus valable pour le projet le scénario-référence du projet). Le projet a donc à anticiper cette augmentation d’émissions et prouver qu’il peut la soutenir avec le crédit qui lui aura été imputé.
En réalité, tout scénario qu’une compagnie met en avant reposera sur beaucoup de suppositions qui ne pourront être vérifiées, sans compter leur variabilité qui rendra difficilement quantifiable le carbone économisé. Il ya une grosse tendance à gonfler le niveau des émissions des projets dans le scénario de base pour obtenir un maximum de crédit. Les compagnies ont aussi tendance à se porter candidate pour des projets dont elles obtiendront les crédits de toutes façons. Un représentant de l’Asian Development Bank a admis que leur première réaction au MDP a été de parcourir leur portfolio pour trouver direct des projets qui rapporter de l’argent en plus avec les crédits carbone.
31 En plus, les crédits carbone récompense les enfouissements de carbone dans les sols et les plantations d’arbres. La rigueur scientifique qui sous tend ces projets est plus qu’incertaine et il est simplement impossible de donner une idée exact du carbone économisé, s’il y en a. Cette contrefaçon de crédits carbone est utilisée pour compenser les émissions réelles du Nord, c’est comme si on payait sa facture de gaz avec des billets de Monopoly. Depuis que les crédits MDP sont deux à quatre fois moins chers que l’achat de crédits carbone avec le SCEQE,
32 les compagnies européennes préfèrent nettement en acheter même si elles ne valent même pas le papier qu’elles gâchent. Cela fait de tout ce système une imposture.
Des incitations aux effets pervers.
Comme il est coûteux pour une compagnie de faire les adaptations nécessaires pour réguler son quota d’émissions, il vaut mieux acheter des crédits à l’étranger que d’investir dans du matériel. En bref, un strict minimum de conformité est requis plutôt qu’un investissement à long terme pour réduire les émissions des pays du nord.
Les gouvernements des Suds sont récompensés pour relâcher leurs standards environnementaux de façon à augmenter les références d’émissions des scénarios des projets, ce qui augmente leurs crédits. Le département des mines et de l’Energie d’Afrique du Sud a admis qu’il faisait face à une pression de la part du secteur privé qui lui demandait de ne pas avoir d’objectifs de réduction d’émissions trop rigoureux, afin d’éviter que les projets MDV ne soient pas jugés lacunaires, ce qui le serait si le Département maintenait ses objectifs.
33Le marché du carbone permet de réduire ses émissions à moindre frais. Les changements faciles et à moindre coût ne sont pas nécessairement ceux qui sont le plus importants à faire. Certaines mesures de réduction peuvent ouvrir la voie à des changements plus profonds dans le futur. D’autres induisent des changements ponctuels qui n’évoluent pas et n’ont aucun bienfait environnemental ou social. Par exemple, un certain montant d’émissions peut être économisé en améliorant l’efficacité d’une usine : c’est une mesure ponctuelle. Ce même montant peut être économisé en changeant les comportements pour tendre vers une réduction de demande d’énergie, ce qui ferait chuter fortement les émissions dans le futur. Certains types de réductions peuvent avoir des implications au moins aussi importante que le niveau global.
34Récompenser les pires pollueurs avec des droits patrimoniaux de valeur.
Le système du marché de carbone remplace le « pollueur payeur » par le « pollueur s’achète sa tranquillité » ou même le « pollueur en profite comme il est de son principe. »
En Europe, le droit de polluer a été donné gratuitement aux 11428 installations les plus polluantes.
35 Les compagnies ont une énorme influence sur les processus de négociations, elles font pression pour obtenir un plafonnement global bas et des quotas d’émissions hauts, ce qui signifie pour elles qu’elles peuvent rester à un quota qui leur permet de revendre leur surplus aux industries qui ont eu moins d’influence. Au Royaume Uni, des compagnies comme BP et Shell ont pu faire des profits inattendus alors que le National Health Service a dû payer beaucoup pour acheter des permissions en extra.
36 En 2205, une telle « exception » signifie que le nombre total de permissions accordé par l’Union Européenne dépasse le plafonnement de 10%, ce qui équivaut à 1.8 milliard d’€ accordés aux compagnies les plus destructives.
Ce nouveau système de droits privés de propriété est préoccupant. Les gouvernements donnent des droits que l’on peut considérer de biens publics. C’est la privatisation. L’Histoire montre que quand des droits à la propriété privée sont créés ils se retrouvent entre les mains des puissants.
38 Dans ce cas on accorde aux gros pollueurs le droit de polluer, ce qui les pousse à vouloir plus lors de nouvelles négociations sur les réductions d’émissions. Quand le plafonnement a été rabaissé, les compagnies font pression pour maintenir le droit d’émission le plus haut possible, et du coup le prennent aux secteurs de l’énergie domestique, aux secteurs publics et aux transports. Au niveau global, le Nord détient le plus haut niveau d’émissions permis.
Faire durer la dépendance aux énergies fossiles.
La commercialisation du carbone a pour but de perpétrer l’énergie fossile, et non d’induire des changements pour aller vers d’autres énergies. Comme Larry Lohmann l’a fait remarquer, « Alors que ce système de marché peut en théorie permettre aux usines participantes d’économiser de l’argent en réduisant leurs émissions de substances spécifiques à un degré particulier, sur une période donnée, et à travers un panel plus large de technologies, il n’est pas le choix le meilleur si l’objectif est d’économiser l’argent industriel, ou d’atteindre une amélioration environnementale globale, ou de faire des réductions plus drastiques avec des objectifs à long terme, ou d’entraîner un changement au sein d’un système technologique à grande échelle. »
39Le commerce du carbone ne fait que gaspiller l’inventivité et les ressources en ne faisant que peaufiner des technologies qu’il faudrait supprimer. C’est également vrai pour le MDP : 72% des projets finissent épinglés sous forme d’annonces dans les usines émettrices. Loin de récompenser les projets d’énergies renouvelables qui aura des impacts bénéfiques sur le développement, le MDP ne récompense en fait que les opérations très polluantes mais très bien financées, capables d’enrôler des faiseurs des scénarios aux probabilités factuelles douteuses.
40 L’expert du MDP Ben Pearson fait remarquer que « Un mécanisme conçu pour promouvoir une protection climatique… devrait réduire les projets reposant sur le pétrole et le charbon, et lui fournir de nouvelles sources de revenus en les détournant des projets renouvelables.
41Des impacts négatifs inacceptables sur les communautés et l’environnement.
Depuis que les sites très pollueurs peuvent acheter leur droit de polluer, la bourse du carbone ne fait rien pour améliorer les conditions de vies des communautés souffrant des conséquences de la pollution provenant des industries lourdes et pétrochimiques. Ces pollueurs se concentrent en général dans des zones très pauvres.
De plus, des crédits peu coûteux qui permettent aux compagnies de continuer à polluer les communautés les plus pauvres dans le Nord, sont produits aux dépends des communautés des Suds. Les projets MDP ont été associés à des confiscations de territoires et des épuisements des sols et des eaux, des violations de droits humains et des pollutions affectant les communautés. Le MDP n’a pas su récompenser les projets à petites échelles qui offraient de réels bénéfices pour les communautés car elles ne mettaient en œuvre que trop peu de crédits pour faire bouger la bureaucratie.
Conclusion.
La commercialisation du carbone n’a pas poussé les compagnies à faire des investissements à long terme pour le bien de la planète. Au contraire, cela leur a appris à comment faire pression pour pouvoir émettre plus, faire payer les consommateurs, soutirer des crédits peu coûteux à l’étranger, se faire une belle image écologique, garder les énergies fossiles comme le gaz en option, et à ne faire que peu de progrès.
42 Des actions pratiques à long terme pour le changement climatique ne font pas partie de la réalité de la bourse au carbone.
Pourquoi les grandes sociétés n’ont pas la solution au changement climatique. |
Les compagnies peuvent se jouer du marché, mais pas du climat.
Bien qu’il y ait quelques compagnies qui ont su conjuguer intérêts et prise en compte du changement climatique, et qui ont en leur sein des personnalités vraiment engagées dans cette crise, l’approche générale reste le problème.
Le profit, l’intérêt, même chez une compagnie cherchant à tirer un bénéfice des solutions que requiert le changement climatique, est une motivation pervertie. Les compagnies sont historiquement connue pour se réclamer de tel ou tel engagement afin d’en tirer profit : l’efficacité d’un remède pharmaceutique, les réserves de pétrole, les impacts de leurs opérations dans les Suds. La publicité sur les solutions technologiques au changement climatique ne fait pas exception, il s’agit de gagner des investisseurs et de vendre des produits.
Par exemple, dans son rapport sur le développement durable, Shell prédisait que, à moyen terme, les conducteurs pourraient se déplacer sur 400 km avec un réservoir de 2 litres d’hydrogène que l’on pourrait acheter dans des garages.
43 Cette prédiction n’a aucun rapport avec le développement de la technologie de l’hydrogène (voir ci-dessous). L’industrie de l’aviation continue de s’appuyer sur des données périmées lorsqu’elle affirme que son impact sur le climat et bien moindre que ce que le public peut en percevoir.
44 Les émissions issues de la production d’agrocarburants se révèlent être bien plus néfastes que celles des énergies fossiles, mais les compagnies qui continuent à en tirer aveuglément profit se targuent d’être vertes.
De telles déclarations freinent les investissements dans des technologies plus utiles et couvrent les émissions pendant que les compagnies continuent de fructifier. Les responsables émetteurs pourraient être épinglés, les crédits de réductions peuvent être vendus, mais du point de vue climatique les émissions sont toujours là et on ne fait toujours rien.
Le boom des écotechnologies.
« Quand les géants de l’industrie tels que GE, Toyota, et Sharp, ainsi que les investisseurs comme Goldman Sachs insufflent des milliards et des milliards de dollars dans les technologies propres, le message est clair. Développer des écotechnologies ne relève plus d’une question sociale que les environnementalistes ont à mettre en jeu, mais d’une entreprise financière solidement ancré dans le flux du business. »45 Comment le monde des technofixes sponsorisés par les compagnies évolue s’observe aisément dans les marchés. Les écotechnologies ou technologies propres sont programmées pour être les nouvelles
starts-up, les nouvelles biotechnologies, la nouvelle vague technologique qui changera le monde et profitera grandement aux compagnies qui auront su prendre cette nouvelle tendance. En agitant leurs nouvelle image environnementaliste elles prennent un nouveau courant commercial, les écotechnologies désignent « tout produit, service, ou processus qui délivre une valeur n’utilisant pas ou peu de ressources non renouvelables et/ou crée moins de gâchis que les offres conventionnelles. »
46 Cela englobe plusieurs secteurs : l’énergie, le transport, les matériaux et l’eau. En 2006, le secteur de l’énergie propre à lui seul était estimé à 55.4 milliards de dollars par les chercheurs du
Clean Edge.
47 Les chercheurs de
Lux Research, experts en technologies émergeantes a produit les analystes les plus importantes et a calculé le nombre de ces entreprises de technologies propres à 1500 dans le monde.
48Ces booms technologiques arrivent quand un nombre des facteurs se regroupent. Les analystes des technologies propres décrivent une « tempête parfaite » de facteurs qui ont contribué à sa croissance :
Le changement climatique et le pic pétrolier : l’augmentation du prix du pétrole, la demande des gouvernements pour une sécurité énergétique et le coût potentiel des gaz à effets de serre dus au marché du carbone ont encouragé les entreprises à investir dans les écotechnologies.
Les marchés émergeants : la croissance économique en Chine, en Inde, dans d’autres pays asiatiques, en Afrique et en Amérique du Sud entraine un accroissement des investissements dans des technologies plus propres, juste parce qu’il n’y a pas assez d’énergie fossile pour suivre. Des millions de personnes quittent les zones rurales pour les villes et la croissance économique entraine une plus forte demande en accès à l’électricité et à d’autres services. En 2006, la Chine a consacré à l’investissement près de 180 milliards de dollars sur 15 ans dans les écotechnologies. Les compagnies veulent tailler leur part dans ce marché émergeant.
La convergence technologique : Les nouveaux développements en nanotechnologies, en biotechnologies, et des technologies d’information ouvrent d’énormes opportunités dans la création de matériaux, processus ou produits nouveaux et moins coûteux.
La compétition : les vielles, les régions et les pays commencent à entrer en compétition pour être le pôle de manufacture et de développement pour les technologies propres en offrant des subventions et des réductions d’impôts.
Le capital : beaucoup d’investisseurs à la tête de la croissance de la révolution High Tech et Internet se sont mis à investir dans les technologies propres ces dernières années. Vinod Khosla of Sun Microsystems est un des investisseurs clé. Les grandes compagnies comme Goldman Sachs, BP, General Electric ont investi des milliards dans ce secteur.
La préoccupation du consommateur: qui demande des produits et des services propres et encouragent le marché à créer des produits spécifiques.
Les effets de ce boom.
Les écotechnologies sont loin d’être le créneau des compagnies alternatives préoccupées par les questions sociales ou environnementales. Il s’agit plutôt d’un investissement pour des chercheurs de profits qui font peu de cas des causes environnementalistes, si ce n’est pour leur communication publique. L’estimation des compagnies d’écotechnologies repose en grande partie sur la propriété intellectuelle, qui est la clé pour gagner des investissements de la part des capitalistes aventureux. On fait la course aux technologies clés auxquelles les populations seront dépendantes dans le future, afin d’en toucher les royalties.
Dans cette approche High Tech, la performance est la clé. Dans l’absence d’une législation motivante, i.e. offrant subventions et exonérations de taxes, interdiction provisoire de produits considérés comme destructeurs, les compagnies ne peuvent pas mettre de nouveaux produits sur le marché sur le seul critère environnemental, elles doivent affronter leurs performances avec les produits conventionnels. Donc il s’agit de performance et non d’économie d’énergie, ce qui n’engage pas de réduction de consommation ni de développement durable. On peut le voir dans le développement automobile. Le modèle T Ford a une performance énergétique de 25 mpg. La moyenne américaine aujourd’hui est de 21 mpg. Les gains ont été utilisés pour augmenter la vitesse, le poids, et les gadgets50. Pour beaucoup le boom des technologies propres est un signe positif vers une perspective de régulation du climat. Le marché se réveille, les innovations apportent de nouvelles possibilités. Mais déjà des analystes préviennent que les écotechnologies risquent de se noyer sous son propre battage publicitaire. Lux Research fait remarquer que ces nouveaux marchés « rappellent étrangement le boom des starts-up Internet » avec des compagnies très surestimées à cause des flux de capitaux qui arrivent.51 Ce qui fait que le marché explose et soit très dynamique. Toutefois, au moment de l’écriture de ce rapport, le crédit global se rétracte et la récession américaine imminente assèche les flux monétaires, ce qui va ralentir le boom et amener une réévaluation du capital disponible. Sur les milliers des ces nouvelles entreprises seulement un petit pourcentage va s’accroître. Pour celles qui développent des technologies peu importe si ces dernières marcheront, ce qui importe c’est d’attirer les fonds, de faire de l’argent et de tout revendre avec le crash. On peu le voir dans d’autres secteurs : par exemple durant le boom de la biotechnologie dans les années 90, les compagnies de semences génétiquement modifiées avaient promis des plantes alimentaires aux vertus médicinales ou nutritionnelles supérieures. Qu’en est-il à présent ? Dans la plupart des cas, les compagnies ont été rachetées, fusionnées, et leurs grands projets phares qui faisaient la une il ya dix ans ont disparu de la circulation.
Dans l’analyse du boom des technologies propres, les technologies qui ont manqué le coche sont celles que l’on ne peut pas appliquer à grande échelle, ou dont le coût ne les rend pas compétitives sur le marché. Il ya beaucoup de raisons pour lesquelles ces technologies ont échoué au test du marché. L’efficacité et la durabilité ne sont que deux facteurs parmi tant d’autres, et du point de vue du marché, elles importent peu.
Les grandes compagnies se bousculent au portail et joue la carte du temps, pour voir quelles entreprises vont survivre à leur battage médiatique, et attendre que le prix du carbone atteigne un prix qui rendent ces technologies viables. Pendant ce temps on pèse le pour et le contre les solutions au changement climatique. Les changements que l’on aurait dû faire des années plus tôt ont été remis à plus tard, on met de côté les technologies qui auraient pu être utiles en attendant qu’elles soient plus profitables, les émissions augmentent et les possibilités d’éviter des dangereux revirements climatiques diminuent.
Larry Lohmann, Carbon Trading: A critical conversation on climate change, privatisation and power, Dag Hammarskjold Foundation, Development Dialogue no. 48,